L’ESPRIT SUPRÊME

“La nature est une réalité déconcertante. Il faut toujours se rappeler que faire corps avec elle peut se révéler une expérience fabuleuse qui nous confond. C’est finalement, pour tout dire, un univers “inspiré” qui mérite bien d’être appelé “Esprit Suprême”.

Masanobu FUKUOKA, in La Voie du Retour à la Nature, théorie et pratique pour une philosophie verte, Le Courrier du Livre, Paris, 2012


WABI-SABI

“Dans le contexte du wabi-sabi, le mot “nature” possède plusieurs significations. Il fait référence à la réalité physique non transformée par l’action humain, les choses dans leur état pur, originel. Pris dans cette acception, il désigne tout ce qui appartient à la terre, comme les plantes, les animaux, les montagnes et les rivières, ainsi que les forces (parfois inoffensives, parfois violentes) du vent, de la pluie, du feu, etc. Mais la nature, dans le contexte du wabi-sabi, englobe également l’esprit humain et toutes ses pensées et créations artificielles ou non-naturelles. En ce sens, la nature implique “tout ce qui existe”, y compris les principes sous-jacents de l’existence, et se rapproche de l’idée monothéiste, occidentale de Dieu.”

Leonard KOREN, Wabis-sabi, à l’usage des artistes, designers, poètes et philosophes, Editions Sully-Le Prunier, 2015

 


LA CONTEMPLATION COMME FERTILISANT DE L’ESPRIT

Autour de nous la vie s’emballe, le rythme s’accélère et l’espace semble se rétrécir. Le gaspillage de nos ressources naturelles et la destruction de notre environnement atteint un point de non-retour. Dans ces conditions, en tant qu’urbain, je me sens déconnecté de la nature, coupé de mes racines, et participant à cette situation — parfois malgré moi — j’ai le sentiment de porter une part de responsabilité. Mon travail d’artiste, d’une certaine manière, est une réaction face à ce sentiment et à cette situation. C’est ma façon d’assimiler les prévisions peu réjouissantes en ce qui concerne l’humanité et la vie terrestre. C’est un moyen de retrouver la sensation d’appartenir au monde naturel de notre planète, à cet incroyable système merveilleux et complexe que nous appelons la vie.

Le premier geste, en ce qui concerne ma pratique, est de trouver un lieu qui renvoie cette incroyable sensation de ralentissement profond que l’on éprouve lorsque l’on est dans la nature. La forêt à la sortie de la ville , les pâturages un peu plus loin, les montagnes alentours. Le paysage (au sens large) est expérimenté et devient ainsi un espace de création, un atelier éphémère. Le lieu peut être clos comme une cabane de bucheron ou complètement ouvert et mouvant comme un fleuve.
Parfois, les contraintes professionnelles et familiales m’empêchent d’accéder à ces lieux. Alors je navigue sur internet et enregistre, au fil de certains blogs, des images qui me semblent représenter exactement les lieux que je recherche, ou la façon dont je voudrais les vivre, les expérimenter. Les paysages ou les lieux sont alors davantage fantasmés que vécus. Je note le paradoxe que représente toutes ces photographies partagées sur les réseaux sociaux. Leur sens et leur récit (temps de pause, un moment de vie simple dans la nature, …) sont à l’opposé de la vitesse à laquelle elles circulent de smartphone en ordinateur sur l’entière surface du globe !
Surgissent de ces photographies des personnages qui s’installent dans mes images et incarnent les espaces. Ces personnages sont généralement dans des attitudes de pause, de contemplation, de rêverie ou dans un état de méditation. Pas ou peu de mouvement chez elles. Pour moi, vivre le paysage est aussi une question d’intériorité. Je revendique la contemplation comme attitude fondamentale de l’existence, et avec elle l’usage d’un temps long qui permet de se débarrasser du superflu ou du superficiel pour se recentrer sur l’essentiel.
La photographie prise sur le terrain fait office de croquis préparatoires à mon travail. J’aime bien mettre en relation la photographie avec la gravure en relief. Ce sont deux manières de créer des images en capturant la lumière. Elles ont une histoire commune liée à l’imprimerie. J’aime aussi confronter cette technique instantanée à celle, beaucoup plus longue et fastidieuse, de la gravure sur bois ou sur linoléum. Dans le cas de la gravure, j’ai trouvé dans cette technique les outils et les supports qui me conviennent pour exprimer ce que je souhaite. Graver une image m’oblige également à ralentir : j’apprécie ce temps long que nécessite la réalisation d’une gravure. L’aspect multiple de l’estampe m’importe peu. J’aime la lenteur de réalisation, j’aime manier les outils du graveur et creuser des tailles dans la matière.Le graveur est une sorte de sculpteur. Pendant que je grave un sujet, je me l’approprie encore, je développe mon ressenti du lieu.
A ce propos, lors de mon séjour à Los Gazquez, j’ai pu goûter la jouissance d’un temps long, consacré uniquement à un nombre limité d’actions : marcher, observer, écouter, sentir, graver, contempler, manger. Aucune de ces actions n’était entravée par une obligation quelconque, ce qui s’est avéré un luxe extraordinaire.
Plus encore que le bien-être que cette situation m’a procuré, ajouté au fait que je pouvais consacrer l’entier de mes journées à mon travail (ce qui, pour de multiples raisons, ne m’est pas permis dans la vie quotidienne) j’ai constaté le grand bénéfice que je pouvais en tirer, non seulement par rapport à ma santé physique et à mon mental, mais aussi par rapport à mon travail (investigation, réflexion, création, fabrication). Je me suis trouvé dans un état de disponibilité quasi complet sur le plan intellectuel et sensoriel. Tout cela m’a permis d’atteindre un degré d’intensité de perception du lieu que je n’osais espérer. La contemplation, l’observation, l’attention au paysage que je découvrais autour de Los Gazquez et l’expérience de l’endroit étaient sans doute beaucoup plus pointues et profondes. Et plus encore : la cohérence du lieu (l’environnement, le gîte, la façon dont l’on y vit et travaille) a confirmé celle de mon travail avec mes valeurs personnelles. Les actions simples, prises les unes après les autres, sans l’enchevêtrement de pensées et de sollicitations diverses de ma vie quotidienne, ont été vécues d’une manière plus consciente et sans doute plus profonde, plus complète. Et donc avec un résultat plus convaincant, que j’estime plus abouti, qu’il s’agisse de se faire cuire un œuf ou de réaliser une gravure !
Le mot contemplation est parfois interprété de façon romantique voire péjorative par la plupart des occidentaux contemporains. La contemplation est un outil indispensable qui complète l’intellectualisation du regard, de l’observation. Elle se joue à un niveau de conscience différent, peut être davantage connecté à l’invisible, au ressenti, aux émotions. J’ai compris, lors de mon séjour à Los Gazquez, qu’il s’agit d’un incroyable fertilisant de l’esprit, d’un puissant accélérateur de créativité. La contemplation oriente mon intuition et guide ma compréhension. On devrait enseigner cela aussi dans les écoles d’art (et même dès le plus jeune âge).
En regardant s’éloigner les formes bleutées du relief de la Sierra, sur le chemin du retour, je me suis aperçu que le plus difficile est de ramener dans mon sac à dos la même qualité de perception et d’attention. Comment faire pour recréer autant que possible les mêmes conditions dans un environnement familier ? SylvainTesson, écrivain et aventurier français, me propose une piste :emprunter des sentiers parallèles, plus sinueux, moins rapides1. La contemplation nécessite du temps. Pour en bénéficier, il est indispensable de ralentir.

SimonKroug, janvier 2017


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Sylvain TessonSur les chemins noirscoll. Blanche, Gallimard, 2016 


AGRICULTURA TRADICIONAL: GRABADOR PAISAJE*

*L’agriculture traditionnelle: graveur de paysage

Il semble que les acquis de nos ancêtres en matière de gestion durable et raisonnable des ressources soient pratiquement perdus. Dans la Sierra Maria-Los Velez, dans le Nord-Est de l’Andalousie, le constat se révèle sur le paysage rural. L’usage des tracteurs et des kilomètres de réseau d’alimentation en eau stockée en barrage à plusieurs dizaine (voire centaines) de kilomètres des exploitations agricoles entraine une casacade de conséquences, dont l’érosion considérable du terrain et la disparition de la fine couche d’humus de ces terres déjà très pauvres.

Les terrassent qui façonnent la région de Velèz-Blanco sont en voie de disparaître. Elles gênent les tracteurs des cultivateurs (d’amande, principalement). Pourtant, elles sont bien plus qu’une tradition. Elles ont comme fonction d’éviter l’érosion des sols, mais surtout la récupération de l’eau de pluie (très très rare ici) et sa distribution de haut en bas des étages de culture. A ce sujet, consultez le projet (en anglais) de mon hôte, ici, à la ferme Los Gazquez, Simon Beckmann: Sistemas Efimeros

Tel le graveur sur bois épargnant son motif, creusant des sillons dans la matière, l’agriculteur de la Sierra Maria Los Velez révélait le relief pour préserver son domaine de la sécheresse et disposer des meilleurs fruits.


FORCE NATURELLE

« Notre douleur pour le monde provient de notre inter-dépendance avec le
monde vivant. Lorsque nous entendons la Terre pleurer avec nous, nous
libérons […] des canaux qui nous maintiennent connectés au monde
qui nous entoure. Ces canaux fonctionnent comme un système
racinaire, en nous donnant accès à une source de force et de
résilience aussi âgée et durable que la vie elle-même. »

Joanna MACY, Despair and Personnal Power in the Nuclear Age,
New Society Pub., 1983




NATURE CONTENUE

Lors d’un énième séjour à Venise, je me penche sur la question du rapport de cette ville à la végétation. Construite comme l’on sait, au milieu d’une lagune, les rares jardins privés semblent des fragments éparpillés, dont une multitude de miettes sont conservées en pots, sur les terrasses et les balcons, le rebord des fenêtres. 

Ces jardins clos, ces terrasses sur les toits, semblent inaccessibles, cachés par des murs et des portails, contenus par des balustrades.



ALITÉ AUGMENTÉE (DE POÉSIE)

« Sous prétexte qu’il faut garder le sens des réalités, les humains ont tendance à fuir le monde de la beauté, de l’imagination poétique. Et cette tendance gagne même les artistes : les peintres, les poètes, les cinéastes, les dramaturges s’appliquent à présenter dans leurs œuvres la réalité la plus prosaïque, et non seulement prosaïque, mais quelquefois même grossière, répugnante. Comme si nous ne connaissions pas suffisamment ces aspects de la réalité ! Pourquoi faut-il encore les recopier, les reproduire et les étaler partout dans des œuvres ?
Pour leur équilibre et leur épanouissement, il est infiniment préférable que les humains aient accès au monde de l’harmonie, de la poésie, du merveilleux, et qu’ils s’efforcent de vivre là le plus souvent et le plus longtemps possible. Vous direz que ce monde est une illusion, car il est irréel. Eh bien non, justement, c’est ce monde que l’on prétend irréel qui est, au contraire, le plus réel. C’est là enfin qu’on se sent vivre dans la pureté, dans la lumière. La vraie réalité se trouve en haut, dans les vastes espaces de l’âme et de l’esprit. »

Omraam Mikhaël Aïvanhov


TAKIGYO

TAKIGYO désigne dans la tradition du bouddhisme japonais une forme de méditation assise sous une cascade.

“Comme la calligraphie chinoise, ces peintures devaient être exécutées rapidement et devaient apparaître plutôt comme un jaillissement spontané que comme le fruit d’une préméditation. En recommandant cette approche, les artistes et les critiques furent sans doute influencés non seulement par l’art chinois mais par la mysticisme extrême-oriental, en particulier sous la forme que l’Occident a vulgarisé sous le vocable de bouddhisme Zen. (…) Une part de la doctrine Zen, mais non la plus importante, affirme qu’il faut avoir été dérangé de ses habitudes de pensée rationnelles pour parvenir à l’illumination.”

Ernst Gombrich, Histoire de l’Art, Flammarion, Paris, 1990 (p.479)


DE LA MARCHE A PIED

“La marche est porteuse de rêves. Elle s’accommode mal de la réflexion construite. Cette dernière est plus à l’aise dans la contemplation, les yeux mis-clos, le corps posé sur le mol oreiller d’un sable fin, faisant la méridienne à l’ombre d’une pinède. La marche est action, élan, mouvement.”

Bernard OLLIVIER, in Longue Marche I, Phebus, 2000


ATTRACTION MARINE

Sketch trip, Finistère Nord (F)

J’espérais temps sec et soleil pour dessiner dehors ces roches incroyablement sculptées par des millénaires de houle et de coups de vents. La météo en a décidé autrement.

Le Phare de l’Île Vierge, le plus haut d’Europe, aimante autant que la Tour Eiffel ou le Parténon d’Athènes. Il a guidé mes pas et mon objectif sur ses abords en dentelles de roche, puis a scandé ma nuit de son signal longue portée. Même invisible, sa présence est palpable. C’est un veilleur de pierre dont l’aura n’est pas seulement un faisceau de lumière. Il rayonne nuit et jour de bienveillance.




VEGETAL PLOT // INTRIGUE VÉGÉTALE

“Le paysage existe déjà en tant qu’aventure ou intrigue végétale d’un intérêt fou, et aussi, dirais-je, il s’affirme pré-historiquement en état de sollicitation continuelle avec le plus aigu de nos sens […] Pour vivre le paysage, il convient d’en avoir l’adéquation dans sa capacité de sentir.”

Charles-Albert Cingria, La Fourmi Rouge, Brumaire Savoisien,
L’Âge d’Homme, Lausanne, 1995

The landscape exists as an adventure or vegetable plot of a crazy interest (…)


RESONANCES OF THE LANDSCAPE // RÉSONNANCES DU PAYSAGE

Mes sujets actuels sont liés au paysage vécu, à la nature et font échos à l’éloignement de celle-ci que beaucoup d’urbains éprouvent.

Par “paysage vécu”, je veux dire “paysage expérimenté”: Un lieu qui a été testé physiquement, autant avec les pieds qu’avec les yeux. Les résonances du paysage, de l’endroit, sur notre être. Son espace, ses dimensions, à travers lesquelles je peux recueillir des flux d’énergie, des souvenirs et tant d’autres sensations.

Un lieu qui a été rêvé, fantasmé, idéalisé. Jamais foulé. Vécu par procuration. Construit par des récits publiés par d’autres, par des images, des points de vues créées par d’autres.

My current topics are linked to the lived landscape, nature, and make echoes to the remoteness of these that many urban people experience.
By “lived landscape”, I mean “experienced landscape”. A location that has been physically tested, with my feet as well as with my eyes. The resonances of the landscape, of the place, on our being. Its space, its dimensions, through which I can collect energy flow, memories and so many other sensations.


POETICAL REMOTE // DISTANCE POÉTIQUE

Garder ses distances, prendre du recul, permet sans doute d’apprécier le sujet différemment. Dans un environnement étranger, dans ce qui ne nous est pas familier, la distance peut être importante, et pas uniquement du point de vue kilométrique. On parle de barrière de la langue, de fossé culturel. Si l’on envisage la poésie comme un moyen spécifique d’appréhender ce qui nous entoure, ce qui est vécu, alors, voici que la distance devient nécessaire à un regard personnel, c’est-à-dire honnête, vierge de tout conformisme ou lieu commun. De même, la distance est nécessaire au souvenir, pour que ne soit gardé en mémoire que le vécu le plus intime, le ressenti le plus authentique.

EN: Keep his distance, step back, probably allows to appreciate the subject differently. In a foreign environment in which we are not familiar, the distance can be important, not just the mileage point of view. We talk about the language barrier, the cultural divide. If we consider poetry as a specific means of understanding the world around us, what is experienced, then, here is the remoteness required for a personal look, that is to say honest, devoid of any conformism or commonplace.

Similarly, the remoteness is necessary to memory, that is remembered as the most intimate experience, the most authentic feeling.


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