LA CONTEMPLATION COMME FERTILISANT

Autour de nous la vie s’emballe, le rythme s’accélère et l’espace semble se rétrécir. Le gaspillage de nos ressources naturelles et la destruction de notre environnement atteint un point de non-retour. Dans ces conditions, en tant qu’urbain, je me sens déconnecté de la nature, coupé de mes racines, et participant à cette situation — parfois malgré moi — j’aile sentiment de porter une part de responsabilité. Mon travail d’artiste, d’une certaine manière, est une réaction face à ce sentiment et à cette situation. C’est ma façon d’assimiler les prévisions peu réjouissantes en ce qui concerne l’humanité et la vie terrestre.C’est un moyen de retrouver la sensation d’appartenir au monde naturel de notre planète, à cet incroyable système merveilleux et complexe que nous appelons la vie.

Le premier geste, en ce qui concerne ma pratique, est de trouver un lieu qui renvoie cette incroyable sensation de ralentissement profond que l’on éprouve lorsque l’on est dans la nature. La forêt à la sortie de la ville , les pâturages un peu plus loin, les montagnes alentours. Le paysage (au sens large) est expérimenté et devient ainsi un espace de création, un atelier éphémère. Le lieu peut être clos comme une cabane de bucheron ou complètement ouvert et mouvant comme un fleuve.

Parfois, les contraintes professionnelles et familiales m’empêchent d’accéder à ces lieux. Alors je navigue sur internet et enregistre, au fil de certains blogs, des images qui me semblent représenter exactement les lieux que je recherche, ou la façon dont je voudrais les vivre, les expérimenter. Les paysages ou les lieux sont alors davantage fantasmés que vécus. Je note le paradoxe que représente toutes ces photographies partagées sur les réseaux sociaux. Leur sens et leur récit (temps de pause, un moment de vie simple dans la nature, ...) sont à l’opposé de la vitesse à laquelle elles circulent de smartphone en ordinateur sur l’entière surface du globe !

Surgissent de ces photographies des personnages qui s’installent dans mes images et incarnent les espaces. Ces personnages sont généralement dans des attitudes de pause, de contemplation, de rêverie ou dans un état de méditation. Pas ou peu de mouvement chez elles. Pour moi, vivre le paysage est aussi une question d’intériorité. Je revendique la contemplation comme attitude fondamentale de l’existence, et avec elle l’usage d’un temps long qui permet de se débarrasser du superflu ou du superficiel pour se recentrer sur l’essentiel.

La photographie prise sur le terrain fait office de croquis préparatoires à mon travail. J’aime bien mettre en relation la photographie avec la gravure en relief. Ce sont deux manières de créer des images en capturant la lumière. Elles ont une histoire commune liée à l’imprimerie. J’aime aussi confronter cette technique instantanée à celle, beaucoup plus longue et fastidieuse, de la gravure sur bois ou sur linoleum. Dans le cas de la gravure, j’ai trouvé dans cette technique les outils et les supports qui me conviennent pour exprimer ce que je souhaite. Graver une image m’oblige également à ralentir : j’apprécie ce temps long que nécessite la réalisation d’une gravure. L’aspect multiple de l’estampe m’importe peu. J’aime la lenteur de réalisation, j’aime manier les outils du graveur et creuser des tailles dans la matière.Le graveur est une sorte de sculpteur. Pendant que je grave un sujet, je me l’approprie encore, je développe mon ressenti du lieu.

A ce propos, lors de mon séjour à Los Gazquez, j’ai pu goûter la jouissance d’un temps long, consacré uniquement à un nombre limité d’actions : marcher, observer, écouter, sentir, graver, contempler, manger. Aucune de ces actions n’était entravée par une obligation quelconque, ce qui s’est avéré un luxe extraordinaire.

Plus encore que le bien-être que cette situation m’a procuré, ajouté au fait que je pouvais consacrer l’entier de mes journées à mon travail (ce qui, pour de multiples raisons, ne m’est pas permis dans la vie quotidienne) j’ai constaté le grand bénéfice que je pouvais en tirer, non seulement par rapport à ma santé physique et à mon mental, mais aussi par rapport à mon travail (investigation, réflexion, création, fabrication). Je me suis trouvé dans un état de disponibilité quasi complet sur le plan intellectuel et sensoriel. Tout cela m’a permis d’atteindre un degré d’intensité de perception du lieu que je n’osais espérer. La contemplation, l’observation, l’attention au paysage que je découvrais autour de Los Gazquez et l’expérience de l’endroit étaient sans doute beaucoup plus pointues et profondes. Et plus encore : la cohérence du lieu (l’environnement, le gîte, la façon dont l’on y vit et travaille) a confirmé celle de mon travail avec mes valeurs personnelles. Les actions simples, prises les unes après les autres, sans l’enchevêtrement de pensées et de sollicitations diverses de ma vie quotidienne, ont été vécues d’une manière plus consciente et sans doute plus profonde, plus complète. Et donc avec un résultat plus convaincant, que j’estime plus abouti, qu’il s’agisse de se faire cuire un œuf ou de réaliser une gravure !

Le mot contemplation est parfois interprété de façon romantique voire péjorative par la plupart des occidentaux contemporains. La contemplation est un outil indispensable qui complète l’intellectualisation du regard, de l’observation. Elle se joue à un niveau de conscience différent, peut être davantage connecté à l’invisible, au ressenti, aux émotions. J’ai compris, lors de mon séjour à Los Gazquez, qu’il s’agit d’un incroyable fertilisant de l’esprit, d’un puissant accélérateur de créativité. La contemplation oriente mon intuition et guide ma compréhension. On devrait enseigner cela aussi dans les écoles d’art (et même dès le plus jeune âge).

En regardant s’éloigner les formes bleutées du relief de la Sierra, sur le chemin du retour, je me suis aperçu que le plus difficile est de ramener dans mon sac à dos la même qualité de perception et d’attention. Comment faire pour recréer autant que possible les mêmes conditions dans un environnement familier ? SylvainTesson, écrivain et aventurier français, me propose une piste :emprunter des sentiers parallèles, plus sinueux, moins rapides1. La contemplation nécessite du temps. Pour en bénéficier, il est indispensable de ralentir.


SimonKroug, janvier 2017

1 Sylvain Tesson, Sur les chemins noirs, coll. Blanche, Gallimard, 2016 

PROPOS | STATEMENT (english version below)

Entre 2012 et 2015, j’ai surtout questionné mon besoin d'espace et de nature. Mal à l’aise avec ma condition d'urbain et la surconsommation globale qui m'entoure, j’ai tenté de reconsidérer ma place au sein de la nature, pour retrouver ce lien distendu avec les grands espaces, revenir à l’essentiel, éprouver les éléments, et me mettre en quête d’une certaine frugalité. En ont résulté des petits formats au caractère intime et introspectif, gravures sur bois ou sur linoléum, une série intitulée Canopée.

En travaillant aujourd’hui dans un espace deux fois plus grand et plus haut de plafond, j’ai approfondi cette envie d'espace, de mouvement, d'environnement naturel. J'explore dorénavant la gravure dans un format tel que l'impression doit se faire à la main. Mon rapport à la matière est plus physique; la gestuelle d'un coup de pinceau devient plus importante.

Comme point de départ, j'utilise la photographie mais ces représentations bi-dimensionnelles de la réalité ne me suffisent pas. Mettre en relation la photographie, processus instantané de capture de la lumière, à celui très lent et complexe de la production d'une estampe soulève de nombreuses questions quant à la nature de l'image que je travaille.

Lorsque je n'utilise pas mes propres photographies, je recherche des images sur les réseaux sociaux et internet. En contradiction totale avec ce qu'ils expriment (la contemplation, la lenteur, la pause) ces instantanés sont en circulation ultra-rapide. Ce ralentissement profond que l’on ressent physiquement dans la nature est le sentiment que je cherche dans les clichés que je choisis comme base de travail. M'approprier ces images, c'est vivre ces paysages qui me sont à cet instant inaccessibles, les fantasmer, en donner ma lecture subjective.

Les gouges japonaises traditionnelles que j'utilise, comme les encres que je fabrique ou les papiers en fibre naturelle sont autant de résonances avec mon projet. Le maniement d'un bel outil lui-même façonné à la main est un plaisir. Graver les milliers de petites surfaces in(ter)dépendantes qui constituent la lumière du tout, pour épargner le plein, me fascine. En imprimant la matrice à la main, je joue avec le hasard,  j'induis des nuances plus ou moins maîtrisables sur les surfaces épargnées. Souvent, je rehausse au pinceau d'une couleur particulière pour ajouter une fréquence de vibrations supplémentaires.

Parfois survient un personnage, généralement seul, en prise avec lui-même… un peu moi en quelque sorte! Je revendique la contemplation comme attitude fondamentale de l'existence. Et avec elle, l'usage d'un temps long, qui permet de se débarrasser du superficiel.

La solitude dans mon travail, comme celle de mes personnages, est souhaitée et assumée. Me centrer sur mes perceptions. Pendant la longue phase de gravure de la matrice, baigné souvent par une musique choisie, mon esprit vagabonde dans l'image surgissante, la rêve et la façonne sans que je puisse davantage expliquer pourquoi et comment. Au-delà de la succession des étapes techniques qui jalonnent la réalisation de mon travail,  j'essaie de laisser la juste place à mon intuition. 

16.02.2016

English version:

Since 2012, I question my need for space and nature. Uncomfortable with my urban condition and overconsumption all around me, I tried to reconsider my place in nature. My goal is to find the link distended with large spaces, back to basics, to experience the elements, and to self-seek a certain frugality. This initial search yielded a series of small format intimate and introspective prints . I titled this series of woodcuts or linocuts "Canopy".

Working today in a space twice as large and high ceiling, I deepened the desire of space, of movement, of natural environment. Now I explore printmaking in a format such as printing must be done by hand. My report on the matter is more physical, gesture of a woodcut line or of a brush stroke becomes more important.

As a starting point, I use photography but these two-dimensional representations of reality are not sufficient me. Linking photography —instantaneous process of capturing light— with the slow and complex production of a woodcut print raises many questions about the nature of the image that I work.

I use either my own photographs, or I look for images on the internet and social networks. In total contradiction with what they express (contemplation, slow, pause) snapshots circulating ultra-fast. This deep slowdown that is physically felt in nature is the feeling I'm looking into pictures that I choose as a basis. Appropriating these images means living landscapes that are inaccessible to me at that moment. I fantasize these landscapes. I give a subjective reading about it.

Traditional Japanese gouges that I use, as the ink I make or papers made with natural fiber resonate with my project. It's a pleasure to handle a great tool shaped itself by hand. Woodcutting thousands small recessed surfaces in(ter)dependent who are the light of all to save the solid ones fascinates me. By printing the matrix in hand, I play with chance. I induce more or less controllable shades on raised surfaces. I often enhance the print with brush strokes  of a particular color to add additional vibration frequency.

Sometimes appears a character, usually alone, engages himself ... just me somehow! I claim contemplation as a fundamental attitude of existence. And with it, the use of a long time, which helps to get rid of the superficial.

Loneliness, in my work, like that of these characters is desired and assumed. I focus on my perceptions. During the long matrix etching phase, often bathed in a selected music, my mind wanders in the popup image. Idream and shapes and I can further explain why and how. Beyond the succession of technical milestones that mark the achievement of my work, I try to keep a place for my intuition.

CURRICULM VITAE

Né à Genève en 1977, vit et travaille à Lausanne, Suisse.

Marié et père de trois enfants.


EDUCATION // FORMATION

2002 Diplôme d’enseignement secondaire I et II, SPES, Canton de Vaud, Lausanne

2001 Diplôme HEA en Arts Visuels, ECAL (Ecole Cantonale d’Art de Lausanne / School of Art and Design Lausanne)

1997 Maturité artistique, Collège Voltaire, Genève


EXHIBITIONS // EXPOSITIONS

PERSONNELLES

2016 -- 7act Benson, Lausanne

2015 -- Galerie Séries-Rares, Carouge

2014 -- Théâtre du Pommier, Centre Culturel Neuchâtelois


COLLECTIVES

2015 

-- Fondation Josette Coras, Beaumes-Les-Messieurs (FR)

2014

-- The centre for contemporary printmaking, Seacourt, Bangor (UK),

-- FE McWiliam Gallery, Banbridge (UK)

-- Villa Dutoit, Genève, 100 et quelques autres

-- Gedaï Tokyo University of Arts, International Mokuhanga Exhibition 2014 (JP)

2013

-- SpaceStation, Lausanne

--Gabarit, Vevey

2012 -- Villa Dutoit, Genève

2009 -- Maison de la Réserve, Saint-Point

2007 -- Maison de la Réserve, Saint Point

2001 -- Visarte Vaud, Lausanne


De manière permanente:

Galerie Saint Guenhaël, Vannes (FR)

Galerie l'Aquatinte, Quimper (FR)


SELECTIONS / DISTINCTIONS


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